« De Gaulle, la France et la littérature »
nov.-déc. 2010

Résumés

Avant-propos de Claude Lanzmann : « 1970, un soir de novembre, en Méditerranée » (journaliste, écrivain et cinéaste, réalisateur du film Shoah, et directeur des Temps Modernes où il a succédé à Simone de Beauvoir : Le Lièvre de Patagonie, aux éditions Gallimard, est son dernier livre).

Jean-Louis Jeannelle, « Ton bac d’abord ! »

Janvier 2010, le nouveau programme du bac L de l’année à venir est annoncé : on y découvre que les lycéens en terminale liront le tome III des Mémoires de guerre du général de Gaulle. Un collectif d’enseignants proteste aussitôt contre ce choix et lance une pétition, mais la polémique n’éclate dans la presse qu’au mois de juin. Si l’on en juge par les propos échangés à cette occasion, le débat fut d’un intérêt médiocre. Délaissant la polémique, les textes rassemblés dans ce numéro visent à faire émerger les enjeux théoriques sous-jacents en se rapportant directement au Salut, grand oublié des articles de presse échangés de part et d’autre. Car défendre ou exclure les Mémoires de guerre d’un programme comme celui du baccalauréat met en jeu l’idée que nous nous faisons de la littérature sous ses trois principaux aspects – en tant que concept, canon et enseignement scolaire puis universitaire. Là où les signataires de la pétition jugent qu’un tel choix va à l’encontre de la singularité de la discipline littéraire, on peut leur opposer que son rejet équivaut à priver les littéraires de leur compétence à lire et à analyser l’un des exemples les plus aboutis du genre mémorial, modèle très longtemps dominant des récits de soi.


Jean-Louis Jeannelle, ancien élève de l’ENS (Ulm), est MCF à l’Université Paris-Sorbonne. Il a publié Malraux, mémoire et métamorphose et Écrire ses Mémoires au XXe siècle : déclin et renouveau (Gallimard, 2006, 2008). Il a publié plusieurs collectifs et dirige la revue en ligne Fabula-LHT. Il est le responsable de la livraison du n° 661 (nov-déc. 2010) des Temps modernes : « De Gaulle, la France et la Littérature ».

 

Isabelle Guary, Marie-Françoise Leudet, Agnès Vinas, « Les Mémoires de guerre au baccalauréat : un « Salut » pour la littérature ? »

Pourquoi des enseignants de littérature en terminale L ont-ils protesté lors de l’inscription au baccalauréat du tome III des Mémoires de Guerre du général de Gaulle ? Ce n’est pas l’œuvre en soi qui est en cause, mais son choix dans le cadre scolaire défini, compte-tenu de la nécessité absolue de construire avec les élèves un cours qui ne soit pas magistral. Certes, il est envisageable d’élaborer in abstracto une séquence didactique, mais quel en sera le gain pour ces adolescents ? Longueur, aridité, quantité de connaissances impossible à faire acquérir en un temps limité et sans véritable interdisciplinarité, discours égocentré ne laissant guère de place au débat d’idées, contrairement à ce qu’impose le programme officiel, enfin représentation monolithique de la guerre et de l’action politique, sans réflexion philosophique, métaphysique ou éthique, tout concourt à rendre improbable une rencontre fructueuse entre cette forme de littérature et des élèves qui, dans leur dernière année de lycée, auront ainsi été privés d’œuvres bien plus essentielles.

Isabelle Guary est agrégée de lettres classiques. Elle enseigne au lycée Diderot de Narbonne.
Marie-Françoise Leudet, agrégée de lettres classiques à présent à la retraite, a enseigné pendant ses dernières années au lycée Edmond Michelet d’Arpajon. Engagée dans la formation continue des professeurs de lettres au lycée, elle est l’auteur de divers articles pédagogiques sur la transdisciplinarité et sur l’enseignement des lettres au CRDP de Versailles et dans la revue « Littératures et Langages ».
Agnès Vinas, agrégée de lettres classiques, enseigne au lycée François Arago de Perpignan. Elle a publié en collaboration avec son mari Robert Vinas La Conquête de Majorque et le Livre des Faits du roi Jaume le Conquérant (SASL, 2004 et 2007), traductions de chroniques catalanes et latines du XIIIe siècle. Elle est aussi le webmaster du site Méditerranées.

 

Sudhir Hazareesingh, « Un grand événement littéraire »

La publication des Mémoires de guerre fut saluée comme un grand événement littéraire par la presse française, avec de nombreuses comparaisons entre la plume gaullienne et les diverses traditions littéraires nationales. Un aspect particulier est analysé ici : le rapport entre l’œuvre de Chateaubriand et l’écriture gaullienne. En même temps, la publication des Mémoires de guerre provoqua des réactions critiques, notamment chez les communistes, ainsi que parmi certains intellectuels comme Jean-Francois Revel. L’analyse de la réception de l’ouvrage du Général par la critique dans les années 1950, auquel il faut ajouter la création grâce aux Mémoires de guerre d'un véritable « parler-gaullien », avec une rhétorique très distincte, soulignent la polysémie des Mémoires, perçus à la fois comme une œuvre littéraire et comme un texte d’intervention politique.

Sudhir Hazareesingh est historien et professeur de sciences politiques au Balliol College d’Oxford. Il a publié La Légende de Napoléon qui lui a valu trois prix littéraires et récemment Le Mythe gaullien chez Gallimard (coll. « Bibliothèque des histoires »).

 

Gilles Philippe, « De Gaulle, une certaine idée de la langue »

Chacun le répète : la prose des Mémoires de guerre serait « classique ». On entend souvent par là que le Général recourait volontiers à des tours sortis d’usage, empruntés aux grands auteurs du XVIIe siècle, voire sentant le latin d’école. Or différents traits que l’on attribue au style du Général se retrouvent de manière bien plus massive dans la prose de Jean-Paul Sartre. D’où vient qu’en lisant de Gaulle, nous ayons l’impression qu’une lumière « classique » baigne ses Mémoires ? De Gaulle voulait « écrire en style », selon la célèbre expression de l’auteur des Mots, c’est-à-dire avec un soin et une exigence qui allaient au-delà des normes grammaticales et tendait à la belle prose dans sa version patrimonialisée. Pour parler de et à la France, de Gaulle déploya un style qui correspondait à l’image qu’il avait (et qu’on avait encore largement) du génie de la Nation et de son idiome : sec et brillant.

Gilles Philippe : professeur de stylistique française à Paris III. Il a publié Le Français, dernière des langues. Histoire d'un procès littéraire aux Presses Universitaires de France, 2010 et 2009), et avec J. Piat, La Langue littéraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon, Paris, Fayard.

 

Christelle Reggiani, « Les voix des Mémoires »

L’action politique de Charles de Gaulle ayant été d’une nature essentiellement rhétorique, la représentation de l’éloquence – de la sienne propre aussi bien que de celle d’autres hommes politiques (et au premier chef de Churchill) – est un élément central de la poétique des Mémoires de guerre. De fait, le texte des Mémoires multiplie les scènes oratoires, se constituant ainsi en une chambre d’échos écrite, dont cet article se propose d’analyser les modalités d’existence, ainsi que les enjeux.

Christelle Reggiani, ancienne élève de l’E.N.S. (Ulm), agrégée de lettres modernes, professeur à l’Université Charles-de-Gaulle-Lille III ; elle a publié Éloquence du roman : rhétorique, littérature et politique aux XIXe et XXe siècles (Droz, 2007) et Initiation à la rhétorique chez Hachette, et dirigé Écrire l’énigme (PUBS, 2007) avec Bernard Magné.

 

Agnès Callu, « Entre pouvoir et écriture »

Seule l’étude de l’œuvre – de son style et de sa réception – permet d’éviter les prises de position arbitraires. L’étude du style nécessite trois étapes : la recherche du substrat culturel dû au milieu d’origine de l’écrivain, l’identification de modèles, la reconnaissance de la personnalité propre du scripteur ; elle porte sur la grammaire, la rhétorique et le rythme. L’indispensable étude de la réception montre que les critiques, toujours très tranchées, recouvrent en réalité une question idéologique : où se situe précisément cette œuvre entre politique, histoire et littérature ? Pleinement littéraire pour de Gaulle, elle a été constamment utilisée comme source par les historiens, et pour cette raison même délaissée voire dévalorisée par les gens de lettres. L’homme historique et le sujet mémorial, l’acteur et l’auteur ont été confondus. Or, pour le Général, pouvoir et écriture sont indissociablement liés : l’écriture rend compte de l’activité politique mais en est aussi le creuset. D’où la nécessité d’étudier les manuscrits gaulliens sous tous ces angles à la fois, pour véritablement comprendre le travail créatif et les mécanismes à l’œuvre.

Agnès Callu, auteur d’une thèse sur Étienne Baluze (1630-1778) et l’histoire du Limousin, est conservateur du patrimoine au ministère de la Culture, chercheur-associé au CNRS (IHTP), chargé de cours à l’Université Paris-Sorbonne et à l’École nationale des Chartes. Elle a publié Gaëtan Picon (1915-1976) : esthétique et culture (Champion, 2011) et Lettres à Charles Maurras (Presses universitaires du Septentrion, 2008, en collab. avec Patricia Gillet)

 

Christian Jouhaud, Dinah Ribard, Nicolas Schapira, « La littérature pour politique : étudier les Mémoires »

Le refus de faire étudier les Mémoires de guerre tient à leur caractère éminemment politique : les littéraires n’auraient-ils donc rien à dire sur l’acte d’écriture comme action politique ? C’est pourtant la littérarité de l’œuvre et sa virulence politique qui lui donnent une telle efficacité dans le champ de l’action. L’historiographie du genre permet, en un travail critique, de repérer chez le mémorialiste, écrivain qui fut d’abord homme d’action, les invariants d’une idéologie politique, notamment la construction d’une mémoire nationale. Le projet gaullien se situe donc bien dans la lignée des grands mémorialistes : il en capte la dynamique et en adopte les traits de style qu’il tient pour représentatifs. Connaître l’écrivain que fut très tôt de Gaulle permet enfin de comprendre comment l’écriture du mémorialiste parvient à façonner l’image du destin d’un pays et à imposer la figure héroïque de l’homme incarnant la France : mesurer ce travail d’écriture, c’est poser, à la suite de Barthes, le véritable enjeu, celui du statut politique de la littérature.

Christian Jouhaud, directeur d’études à l’E.H.E.S.S., directeur de recherches au C.N.R.S., a publié Les Pouvoirs de la littérature (Gallimard, coll. « NRF essais », 2009).
Dinah Ribard, ancienne élève de l’E.N.S. (Ulm), agrégée de lettres modernes, est Maître de conférences à l’EHESS ; elle a publié Raconter, vivre, penser : histoires de philosophes, 1650-1766 (Vrin, 2005).
Nicolas Schapira, ancien élève de l’ENS (Saint-Cloud), agrégé d’histoire, a publié Un professionnel des lettres au XVIIe siècle : Valentin Conrart, une histoire sociale. Tous trois ont publié Histoire, littérature, témoignage : écrire les malheurs du temps (Gallimard, 2009).

 

Jean-Louis Jeannelle, « De Gaulle et le mémorable de la guerre »

À quoi tient l’indifférence des spécialistes de littérature à l’égard des Mémoires de guerre ? Au décalage entre les impératifs du mémorialiste et l’horizon d’attente qui est aujourd’hui le nôtre. Au sortir de la guerre, une telle œuvre avait pour principale fonction de pallier la défaillance nationale, autrement dit de servir de prothèse mémorielle aux Français bien incapables de se raconter à eux-mêmes ces quatre années noires. Or les mutations contemporaines de la mémoire collective nous ont rendus moins sensibles à l’expression du « mémorable » que véhiculent les « Vies majuscules » qu’à la représentation des bouleversements dont témoignent les survivants. Il s’agira donc d’aborder les Mémoires de guerre par leur versant le plus abrupt, le plus escarpé : ses listes, afin de comprendre les fonctions (sociales, idéologiques et esthétiques) que de Gaulle assigne à son récit de « vie mémorable », où la saturation du sens vise avant tout à consolider la mémoire partagée de la guerre.

 

Dominique Legallois, « Construire un “hors-mémoires” : notes sur trois phrases des Mémoires de guerre »

À trois occasions, l’auteur des Mémoires de guerre fait référence à l’arrestation en masse des Juifs en France et à leur extermination. Or ces trois occurrences ont pour caractéristique frappante d’être quasiment identiques. Si le quasi-silence du mémorialiste au sujet de l’extermination des Juifs a été souligné, il convient d’examiner avec précision les passages dans lesquels l’auteur évoque la politique anti-juive en France. Nous verrons que cet événement constitue un véritable « hors-mémoires », inassimilable par le récit gaullien.

Dominique Legallois, Maître de conférences en sciences du langage, est professeur à l’Université de Caen. Il codirige le Centre d'Enseignement Multimédia Universitaire.

 

Jacques Lecarme, « Lire de Gaulle en 1956 »

La littérature est indissociable de son contexte de réception : on ne goûte jamais mieux la saveur d’un livre qu’au moment de sa parution. Ainsi, pourquoi l’adolescent sartrien que j’étais a-t-il pu lire les deux premiers tomes des Mémoires de Guerre, en 1956, avec admiration ? En ces temps de guerre d’Algérie et de Quatrième République impuissante, le retraité de Colombey qui publiait des Mémoires alors quasiment d’outre-tombe, apparaissait comme la statue héroïque d’une époque pas si lointaine mais pourtant déjà révolue, ce que semblait confirmer une couverture particulièrement austère. Or l’incipit avait une tout autre allure et sonnait bel et bien comme un Appel : cette voix rétrospective parlait d’action, de projet, d’idéal dans une France qui n’en avait guère, elle donnait les couleurs du mythe au désastre de 1940 qui restait à écrire, elle se souciait de la grandeur de la patrie dans un style classique dont on mesurait d’autant mieux la haute tenue qu’on pouvait le comparer à celui des textes produits pour l’action et regroupés en fin de volume. Bref, pour un jeune sartrien de 1956, ces Mémoires apparaissaient comme de la littérature véritable, et engagée.

Jacques Lecarme, Professeur émérite à Paris III, est professeur en littérature française. Il a publié L'Autobiographie avec Éliane Lecarme-Tabone (Armand Colin, 1999), et Drieu la Rochelle ou Le Bal des maudits, PUF, coll. « Perspectives critiques », 2001).

 

Claude Roy, « Général de Gaulle »

Sont à nouveau publiés en fin de volume les comptes rendus de Claude Roy sur chacun des volumes des Mémoires de guerre, qu’il avait rassemblés dans Descriptions critiques (t. V : L’Homme en question, 1960).

Claude Roy (1915-1997) a été critique d’art, essayiste, journaliste, mémorialiste, romancier, poète, voyageur. Membre du comité de lecture de Gallimard pendant vingt-huit ans, il a reçu le premier prix Goncourt pour son œuvre poétique. Penseur de gauche, il n’a cessé de dénoncer les illusions des extrêmes-gauches.


Et pour prolonger