Le personnage du duc d'Anjou


Le point de vue de Bertrand Tavernier sur Raphaël Personnaz

Il devait jouer un rôle secondaire, et puis il a fallu remplacer Louis Garrel, que j'avais pressenti pour Anjou. C'est mon assistante qui m'a dit : "Regarde cette photo, c'est lui !" On a fait une lecture du rôle tous les deux. J'ai su d'emblée que je ne m'étais pas trompé. Dès le premier plan qu'on a tourné, il avait l'ambiguïté, l'aisance, le charme, la culture du personnage. Il sait passer insensiblement d'un sentiment à l'autre, de l'ironie mordante à la sincérité. On a toujours fait passer Henri III pour une folle tordue, mais son homosexualité n'a jamais été prouvée. C'est une propagande vengeresse des extrémistes protestants et des catholiques éloignés du pouvoir.

Interview de Bertand Tavernier par Jean-Luc Douin, Le Monde, 10 mai 2010



Le point de vue de Raphaël Personnaz


Dans le film de Tavernier, vous jouez le duc d'Anjou. J'ai lu que vous vous étiez beaucoup documenté sur lui. C'est important de saisir la psychologie du personnage ?

Pour un personnage historique, dans un siècle très particulier, j'étais obligé de comprendre les codes de l'époque. C'est un type qui à 23 ans est confronté à des responsabilités hallucinantes, il a quand même la charge de la France. Ça m'a aidé à cerner la psychologie du personnage. Sa seule défense face à tout ça, c'est l'ironie, l'humour. Et c'est aussi sa prison. Car quand il s'agit d'être sincère, de révéler ses vrais sentiments, on a plus de mal à le croire.

Jouer un personnage qui a déjà existé, ça rend moins libre le jeu d'acteur ?

Ce n'est pas Edith Piaf non plus ! Tout le monde n'a pas une image nette de lui. Ceux qui le connaissent un peu évoquent tout de suite le duc d'Anjou et ses mignons... ce qui est totalement faux. Il fallait tordre le cou à toutes ces légendes. Dans l'écriture, il y a tellement de fantaisie que je me suis amusé avec ce personnage comme rarement. Cette ironie qui le fait parfois passer à quelque chose de très sincère... C'est un peu un Edouard Baer. Je l'avais vu lire un texte de Modiano... On a tellement l'habitude de le voir volubile que là, il en était bouleversant. C'est un peu pareil, le duc d'Anjou, il a une très grande vivacité d'esprit et en même temps il est profond.

Tavernier dit de vous : « Dès le premier plan qu'on a tourné, il avait l'ambiguïté, l'aisance, le charme, la culture du personnage. Il sait passer insensiblement d'un sentiment à l'autre, de l'ironie mordante à la sincérité. »(Le Monde 10 mai 2010). Raphaël Personnaz, vous êtes un caméléon ?

Quand j'avais lu ça, j'ai chialé, je lui ai écrit une lettre pour le remercier... Caméléon, j'aimerais bien ! Tous les acteurs que j'admire, c'est ceux qu'on ne reconnaît jamais, les Viggo Mortensen, les de Niro capables de prendre 40 kilos pour un rôle, de devenir taxi alors qu'il venait de gagner un Oscar... Moi c'est ça que je trouve intéressant, pénétrer dans un univers qui n'est pas le sien et s'y plonger totalement... J'aime bien jouer tout ce qui n'est pas moi, parce que ça n'a pas grand intérêt de jouer un mec qui boit des coups place de la Contrescarpe ! Enfin je crois.

Comment fait-on en tant qu'acteur pour rendre fluides des dialogues aussi datés ? Est-ce qu'il faut faire oublier les costumes ?

Ce texte, pour moi, c'est plus facile qu'autre chose. C'est tellement riche comme langue et précis dans les sentiments que ça exprime... Après les costumes, c'est une question typiquement française. Pour moi, c'est comme si on demandait à un réalisateur américain : « Est ce que vous pensez que votre histoire qui se passe dans l'Arizona peut toucher un Français ? ». Les sentiments du film ne sont pas datés : l'amour, la haine, la violence. Ce qui est fort avec Tavernier, c'est qu'il ne t'installe jamais, tu dis un texte super émouvant et il va faire exprès de faire passer une poule entre tes jambes à ce moment précis !

Justement, quel est votre rapport personnel à la langue ?

Mon rapport personnel à la langue ?!

Vous avez commencé au théâtre, l'endroit de la langue bien parlée...

Mon personnage, le duc d'Anjou, apporte avec lui l'art de la conversation. A partir du moment où on arrive à mettre des mots précis sur des émotions précises, on arrive à canaliser la violence. Aujourd'hui, on est un peu dans cette perte de la précision du langage et à partir de ce moment-là rejaillit la violence...

Donc vous trouvez que la langue française de maintenant est un peu malmenée...

Il y a quelque chose de très intéressant que Jean Cosmos a dit à la conférence de presse. Souvent on entend dire des producteurs que les dialogues sont trop écrits. S'ils sont trop écrits, à quoi bon les écrire, alors ? On a tendance à considérer que notre génération ne sait pas parler ou de façon caricaturale au cinéma. Je pense que s'il y a un métier qu'il est important de conserver, c'est dialoguiste [...]

Pour le duc d'Anjou, vous avez très bonne presse, dans les articles, c'est souvent votre prestation qui est retenue...

Mon but, ce n'est pas d'être connu mais reconnu. Après, je me souviens que quand je n'avais pas encore le rôle, mais mon rôle secondaire, au moment où j'avais lu le scénario j'avais trouvé celui du duc d'Anjou magnifique. Il n'est pas tout le temps là, mais à chaque fois qu'il apparaît, c'est fort. Moi j'ai juste joué la partition. Les prix de meilleurs acteurs, pour moi ça ne veut rien dire, il n'y a pas de meilleur acteur mais de « meilleur rôle ».


Au cinéma, votre interprétation du Duc d’Anjou dans le dernier Tavernier est saisissante : on arrive presque à ressentir, à l’écran, la jubilation de l’acteur derrière le personnage !

C’est vrai que je l’adore ce personnage. A un point, même !… En fait, je suis arrivé sur ce tournage très tard. Trois semaines avant son début. J’avais déjà lu le scénario parce qu’au départ, je devais faire un petit rôle et déjà à la lecture, j’avais repéré le personnage du duc d’Anjou en me disant : « Si seulement, je pouvais jouer ce rôle-là ! ».

Donc trois semaines avant le tournage, j’ai une lecture avec Tavernier, suite au désistement de Louis Garrel, et une heure après, il me rappelle en me disant que le rôle du duc d’Anjou est pour moi. Le plus beau jour de ma vie ! C’était clair et net.

Comment l’avez-vous alors abordé ?

C’est un personnage qui dans le film est moins présent que les autres, mais dont chacune des scènes écrites était très percutante, grâce au texte en dentelles de Jean Cosmos : en trois phrases, on pouvait sonder la psychologie d’Anjou assez rapidement, sans qu’il ne le montre trop, avec toute son ironie, etc.

Après, cela va rejoindre ce qu’on disait sur le corps et le texte : pour moi, il fallait adopter une attitude physique. Je me le suis représenté comme un serpent, qui est là, sympathique mais qui peut mordre à tout instant. Et ça peut être extrêmement violent. Et les autres le savent. Avec un texte à l’appui qui me permettait de passer d’un état à un autre, en une fraction de seconde. Un texte d’une richesse vraiment incroyable.

Une petite anecdote de tournage, svp !!!…

Il y avait une scène, où j’arrête le duel entre Montpensier (Grégoire Leprince-Ringuet) et Guise (Gaspard Ulliel) et où je les engueule. Première répétition, j’arrive. Je ne suis pas mou, mais plutôt sur la réserve, contrairement à mon personnage, bien énervé. Je reçois un coup de fil où j’apprends que Jocelyn Quivrin est mort. Je ne le connaissais pas très bien, mais le côté « jeune mec qui meurt », je ne sais pas pourquoi, je me suis dit : « Bon, il n’y a pas de temps à perdre ! La vie est courte, fais cette scène comme tu rêverais de la voir. » Deuxième prise, paf, c’est sorti ! Dans cette cour du château de Blois, en plus ! Ce sont des petits éléments parfois extérieurs au tournage qui vous rappellent qu’on n’a pas beaucoup de temps, qu’on n’est pas grand chose et qu’il faut s’amuser !

Quelles étaient finalement les indications que Tavernier vous a données sur le personnage ?

Il m’a parlé d’un personnage extrêmement cultivé, vraiment en avance sur son époque. Il existe peu de choses sur ce personnage. J’ai lu une biographie sur Henri III qui rétablit la vérité sur ce personnage qui a été complètement caricaturé, sur son homosexualité, sa manière d’être avec les gens, etc. Donc il y avait quelque chose de très précieux à trouver chez lui, et qui soit en même temps viril, parce que c’est aussi un général des armées, à l’âge de dix-sept ans. C’est un personnage que j’aime vraiment parce qu’il cache ses sentiments, il pratique énormément l’ironie. Et puis c’est quand même jubilatoire d’entrer dans une salle où tout le monde vous salue ! Testez cela après dans votre boulangerie…

Et le fait de jouer aussi avec « la jeune garde du cinéma français » doit permettre aussi de tester beaucoup de choses ?…

Avec Gaspard (Ulliel), on se connait depuis pas mal de temps, et ce tournage nous a vraiment rapprochés : c’est un type profondément gentil, intelligent, brillant, extrêmement mature. Mais bizarrement, dans les séquences qu’on avait ensemble à jouer à cheval, à parler de la princesse de Montpensier, on était pendant les prises dans une énergie telle qu’on était vraiment prêts à se péter la gueule. Ça m’a marqué parce que Gaspard me disait : « Attention à ton cheval ! » et je lui répliquais agressivement : « Non, mais ça va ! ». Tavernier plonge vraiment ses acteurs dans une ambiance, en les laissant pleinement libres.

Il y a donc une forme de télépathie finalement entre le metteur en scène et son comédien ?

Ici oui, clairement ! Tavernier, finalement, c’est quelqu’un qui va nous mettre dans un parc à enfants, qui nous donne des accessoires et nous dit : « Allez-y, je vous regarde ! » C’est ça ! Et il n’y a rien d’autre à expliquer. Le problème en fait, c’est qu’il y a trop de réalisateurs qui veulent montrer aux acteurs le personnage de façon « psychologisante », alors que l’acteur ne vit que dans l’action.

Publié le 10 décembre 2010 par Laetitia Heurteau sur esprit-paillettes.com



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