Le prince Philippe de Montpensier


Le point de vue de Bertrand Tavernier sur Grégoire Leprince-Ringuet

La deuxième clef, je l'ai repérée en découvrant l'extrême jeunesse des personnages. Voilà qui changeait la donne. L'histoire prenait une urgence et une énergie incroyables. J'avais affaire à des gamins qu'on lançait dans la vie sans les y avoir vraiment préparés, sinon à faire la guerre et à tenir leur rang. Le personnage de Philippe de Montpensier, tel que l'incarne Grégoire Leprince-Ringuet, devenait moins un mari jaloux – cliché pesant – qu'un jeune homme démuni affectivement, qui tombe peu à peu fou amoureux de sa femme mais se révèle incapable de trouver les mots et les gestes qui conviennent.

Scénario du film - Avant-propos de Bertand Tavernier, Flammarion (2010) p.9



Le point de vue de Grégoire Leprince-Ringuet


Vous aviez joué dans La Belle Personne, transposition contemporaine de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette...

Oui, et je joue dans les deux films un rôle assez similaire : celui du mari dont la femme n'est pas amoureuse. Mais alors que j'interprète un adolescent mélancolique dans La Belle Personne, mon personnage dans La Princesse de Montpensier est un guerrier de sang royal avant d'être amoureux : la véritable différence entre les deux personnages, c'est la guerre. À la différence d'Otto dans La Belle Personne, qui se tue pour échapper au combat, le prince de Montpensier lutte tout au long du film, il se débat pour ne pas souffrir.

C'est pourtant un homme d'abord un peu effacé qui s'affirme progressivement.

Cette question a été le sujet principal de nos discussions avec Bertrand Tavernier en amont du tournage. Le personnage se révèle au contact de sa femme, son mariage fait de lui un homme et affirme son rôle dans l'histoire. Le vrai danger, m'a dit Bertrand, est d'en faire un mari jaloux, un pleutre. Il fallait lui faire ablation des cornes de cocu. La réponse que j'ai trouvée est d'en faire un personnage qui souffre. J'espère ainsi que sa colère devient une fulgurance et pas une mesquinerie.

Chabannes est une sorte de mentor pour Philippe et il y a une grande affection entre eux.

À la lecture du scénario, ce duo m'avait plu par l'inversion fréquente du rapport d'autorité qu'il permet. Car, bien que, lorsque le Prince ordonne au Comte de Chabannes, celui-ci obéisse, François reste un confident pour Philippe, une figure paternelle et bienveillante. Avec Lambert Wilson, on a pris beaucoup de plaisir à jouer cette scène de confidence, qui emprunte ce parcours sinueux entre l'autorité, le soupçon et la tendresse. Il est rare qu'une scène explore tant de couleurs.

C'est aussi un rôle assez physique.

Je n'avais jamais fait d'équitation auparavant et j'ai trouvé Mario Luraschi, le dresseur, très pédagogue. Il faut dire que les chevaux que nous avons montés sont dressés pour le spectacle par les meilleurs cavaliers. Sur le cheval pendant la scène de bataille, j'avais sept ans et demi.

Comment avez-vous abordé les dialogues de Jean Cosmos ?

Avec précaution ! Ce qui m'a plu, c'est qu'il se soit permis beaucoup de métaphores bucoliques. Elles parfument le film de saveurs sauvages, très justes pour l'époque. Au cinéma, c'est un défi pour un acteur de dire de la littérature : les phrases sont longues, et respirer devient une question qui pose le problème du sens de la réplique... un défi délicieux. Pour autant, le texte n'est jamais resté figé, et Bertrand a le goût de le reformuler, goût que je partage.

Qu'avez-vous pensé de la direction d'acteur de Bertrand Tavernier ?

Bertrand est un « grand-père » à la Victor Hugo ! Il est extrêmement affectueux avec les acteurs et je garde le souvenir d'une grande douceur, qui pousse les gens à donner le meilleur d'eux-mêmes. « Laisse parler tes muscles » est une direction simple et lumineuse dont je savoure encore l'efficacité. L'autre grand talent de Bertrand est celui de coordinateur : il sait faire naître et entretenir l'émulation du groupe. J'aime beaucoup l'impression de ne pas être tout seul à jouer, Bertrand est à l'écoute de tout le monde et reconnaît les compétences de chacun.



Quelques critiques négatives


Seul parmi cette nouvelle génération, Grégoire Leprince-Ringuet ne parvient pas à donner sa force tragique au mari mal-aimé, qu’il interprète sans guère d'âme ni de conviction. Dans le même rôle ingrat, Jean Marais (dans La Princesse de Clèves de Jean Delannoy) était plus convaincant et parvenait à toucher.

 

Par contre, l’un des acteurs de ce film historique tire moins bien son épingle du jeu (on a l’impression qu’il récite, surtout au début du film), c’est Grégoire Leprince-Ringuet, alias le prince de Montpensier. Son phrasé (trop actuel ?) ne facilite pas l’entrée dans le XVIIe siècle du film. Cette impression d’anachronisme vient-elle du fait qu’il avait déjà joué précédemment dans une adaptation au goût du jour d’un livre de La Fayette (il interprétait le lycéen Otto dans La Belle personne d’après La Princesse de Clèves) et qu’il a donc eu du mal à se débarrasser de son personnage précédent ? Peut-être. Mais, à dire vrai, et pour ne pas trop l’enfoncer, il faut dire que dans ces deux films il n’a pas le plus beau rôle : il joue à chaque fois le mari jaloux dont la femme n’est pas amoureuse. Du coup, assez falot, ballotté par les intrigues qui se tissent bien malgré lui, il apparaît forcément en demi-teinte puisque ses personnages sont de toute façon en sous-régime.

Vincent Delaury, Agoravox, 17 mars 2011



Réponse de Bertrand Tavernier à ces critiques


Abus de ciné :
Certains papiers ont critiqué le jeu de Grégoire Leprince-Ringuet. Quel est votre avis ?

Bertrand Tavernier :
Je trouve que ce sont des gens qui ne s’y connaissent pas du tout. Ce qui arrive chez beaucoup de journalistes. Je pense qu’ils devraient faire un petit tour à la Rue Blanche*. Je trouve que Grégoire a un jeu extrêmement moderne, très intériorisé, qui convient très bien à ce personnage qui est fragile, un peu autiste émotionnellement. Je trouve qu’il me l’a sorti de tous les clichés du mari jaloux. Il me l’a rendu pathétique, tragique. La scène de la lettre qu’il donne à Mélanie me donnait les larmes aux yeux quand je la tournais et elle me donnait des frissons quand je la montais. Dans les moments où il explose, il m’a également complètement eu. À part qu’il a démoli un meuble du XVIe siècle tellement il a frappé fort ! [rires] On entend d’ailleurs l’éclat de bois qui vole. Le meuble d’époque coûtait presque plus cher que le décor entier de la pièce ! Après, les gens avaient peur de lui. Au château de Blois, il avait pour consigne de ne rien toucher !

* [surnom donné à l’école nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (ENSATT) par le milieu théâtral, située rue Blanche Paris 9e, ndlr]

Mathieu Payan, pour Abus de Ciné



Le mot de la fin ?


Comme souvent chez Madame de Lafayette, c’est le mari bafoué qui offre la plus belle figure : personnage aimant sans retour au destin tragique, d’une humanité et d’une beauté rare. Déjà à ce poste dans La Belle Personne, adaptation de La Princesse de Clèves par Christophe Honoré, Grégoire Leprince-Ringuet (même si on saurait gré aux réalisateurs et producteurs d’avoir le courage de lui donner un jour le rôle de séducteur à la Guise ou Nemours) dépasse la seule jalousie pour donner à entendre celui dont on se fiche en général. Il fait du prince, pas assez héroïque pour sa femme qui lui préfère le cliché vivant du Balafré, entouré de mensonges, constamment défait, un personnage « aimable » au sens fort du terme, dont on ne comprend toujours pas comment il n’a pu être aimé.

Mickael Pierson, pour Il était une fois le cinéma