Le château de Champigny-sur-Veude

Louis Boudan ? - Veüe de la ville et chasteau de Champigny sur Vesle en Poictou - Aquarelle de 1699 (détail)
Collection Gaignières - Gallica - BnF


Le mariage de François de Bourbon et de Renée d'Anjou en 1566

Alors que les Archives nationales de France nous ont conservé une copie de leur contrat de mariage, signé à Paris le 19 mai 1566, nous ignorons dans quel lieu se sont mariés François de Bourbon, prince dauphin d'Auvergne, fils de Louis de Bourbon, duc de Montpensier, et Renée d'Anjou, fille de Nicolas d'Anjou, marquis de Mézières, les deux personnages historiques de la nouvelle de Mme de Lafayette..

Si les festivités du mariage se sont déroulées, comme dans le film de Bertrand Tavernier, sur les terres de l'épousée, à Mézières-en-Brenne, la cérémonie religieuse a probablement eu lieu dans l'église Sainte-Marie-Madeleine. Le 13 mars 1559, on venait d'y consacrer la chapelle d'Anjou, fondée par le père de la mariée, et ornée de somptueuses verrières. Peut-être, en levant la tête, Renée avait-elle pu contempler une dernière fois les effigies de ses grand-mère et mère, Antoinette de Chabannes et Gabrielle de Mareuil, représentées en donatrices au milieu de deux des vitraux.


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Mais ces verrières n'étaient rien à côté de celles que Renée, la nouvelle princesse dauphine, allait découvrir sur les terres de son mari, dans la Sainte-Chapelle qui était le fleuron de Champigny-sur-Veude. Descendants de saint Louis par son sixième fils, Robert de Clermont, les Bourbon-Vendôme avaient eu le privilège d'en ériger une à côté de leur château, sur le modèle de la Sainte-Chapelle de Paris. C'est probablement à l'occasion de l'union en 1538 de Louis de Bourbon duc de Montpensier avec Jacqueline de Longwy (les parents de François de Bourbon), que l'oncle de la mariée, le cardinal Claude de Longwy de Givry, évêque de Langres, avait offert ces vitraux en cadeau de mariage. Ils représentaient dans le registre supérieur des scènes de la Passion du Christ, puis au milieu celles de la vie de saint Louis, et dans le registre inférieur les portraits de plusieurs de ses descendants, à genoux comme des donateurs, selon le même modèle que les vitraux de Mézières. Au moment du mariage, en 1566, ne figuraient pas encore ceux de Louis de Bourbon et de Jacqueline de Longwy, ni ceux de François de Bourbon et de Renée d'Anjou, qui seraient ajoutés par la suite.


Aquarelle de 1699 de la Collection Gaignières
Gallica

Louis de Bourbon
et Jacquette de Longwy

François de Bourbon
et Renée d'Anjou

 

Le château de Champigny-sur-Veude

Le château des ducs de Montpensier, que découvrit Renée d'Anjou après son mariage, se trouvait aux confins de la Touraine et du Poitou. Même s'il avait probablement conservé certains restes du château-fort médiéval, Louis Ier de Bourbon l'avait bien transformé en château Renaissance, à partir de 1507 ; son fils Louis II, premier duc de Montpensier et le beau-père de Renée, avait poursuivi les travaux, pour faire du lieu un superbe témoignage de la puissance des Montpensier.

Quand Renée arriva à Champigny, son carrosse franchit la douve de la rivière Veude qui cernait tout le château, passa par la spectaculaire « porte de Jupiter » et pénétra dans la cour des communs. Le bâtiment central servait à loger le gouverneur et le concierge du château, et les deux ailes, de part et d'autre de la cour, étaient réservées aux écuries, chenils, celliers et pressoirs, tous les services indispensables à la vie d'un château qui devait pouvoir assurer de manière autonome une bonne partie des subsistances.

Louis Boudan ? - Veüe du chasteau de Champigny, en Poictou, a une lieüe de Richelieu,
dans l'état qu'il est aujourduy
- Aquarelle de 1699
Collection Gaignières - Gallica - BnF

Nous voudrions pouvoir continuer ainsi la visite, à l'aide de l'iconographie de l'époque et/ou de photographies contemporaines, mais malheureusement, la partie du château dédiée aux pièces d'habitation et de réception des Montpensier n'existe plus depuis 1635. Cette année-là, le cardinal de Richelieu, qui venait d'entreprendre la construction de la ville et du château de Richelieu, à moins de deux lieues plus au sud à vol d'oiseau, trouvant que la demeure des Montpensier lui faisait de l'ombrage, contraignit Gaston d'Orléans à échanger la châtellenie de Champigny, apportée en dot par son épouse, Marie de Bourbon, petite-fille de Renée, contre la seigneurie de Bois-le-Vicomte. L'accord précisait bien que le château de Champigny serait démoli. La Sainte-Chapelle évita de peu le même sort, et ne dut son salut qu'à l'intervention du pape Urbain VIII. Il ne reste donc plus aujourd'hui que l'ensemble en fer à cheval des communs, ouvrant sur un jardin dont les parterres matérialisent les anciennes surfaces des corps de logis disparus.

© ULMarden


Quatre ans plus tard, la fille de Gaston d'Orléans, « la Grande Mademoiselle », découvrit l'ampleur du désastre et se jura de récupérer ce bien de ses ancêtres, ou ce qu'il en restait. Au terme d'une longue procédure, elle y parvint finalement en 1656, et considéra alors que mieux valait aménager en demeure d'habitation les communs, restés intacts, plutôt que de reconstruire ce qui était perdu. Ce qui fut fait ; on dessina des jardins à la place de l'ancien logis, et c'est dans cet état que désormais se présenta le château de Champigny, comme en témoigne le précieux dessin de 1699 qui figure dans la collection Gaignières.


Louis Boudan ? - Veüe du chasteau de Champigny, en Poictou, a une lieüe de Richelieu,
dans l'état qu'il est aujourduy
- Aquarelle de 1699
Collection Gaignières - Gallica - BnF

Lorsque Mme de Lafayette écrivit La Princesse de Montpensier et la publia en 1662, l'état du château de Champigny ne pouvait donc plus lui donner d'indications précises sur la topographie des lieux à l'époque de son héroïne, Renée d'Anjou, entre 1566 et 1572. Or on constate avec étonnement qu'elle semble en avoir une idée très précise, dans l'épisode du rendez-vous nocturne avec le duc de Guise, lorsque le comte de Chabannes indique à la princesse comment faire pénétrer son amant chez elle, à l'insu de son mari :

« Oui, madame, si vous voulez, j'irai quérir le duc de Guise dès ce soir, car il est trop périlleux de le laisser plus longtemps où il est, et je l'amènerai dans votre appartement. - Mais par où et comment ? interrompit la princesse. - Ah ! madame, s'écria le comte, c'en est fait, puisque vous ne délibérez plus que sur les moyens. Il viendra, madame, ce bienheureux ; je l'amènerai par le parc. Donnez ordre seulement à celle de vos femmes à qui vous vous fiez qu'elle baisse le petit pont-levis qui donne de votre antichambre dans le parterre, précisément à minuit, et ne vous inquiétez pas du reste. » [...]

Enfin [le duc de Guise et le comte de Chabannes] arrivèrent au parc de Champigny et laissèrent leurs chevaux à l'écuyer du duc de Guise et, passant par des brèches qui étaient aux murailles, ils vinrent dans le parterre. Le comte de Chabannes, au milieu de son désespoir, avait conservé quelque rayon d'espérance que la princesse de Montpensier aurait fait revenir sa raison et qu'elle se serait résolue à ne point voir le duc de Guise. Quand il vit ce petit pont abaissé, ce fut alors qu'il ne put douter de rien, et ce fut aussi alors qu'il fut tout prêt à se porter aux dernières extrémités. Mais venant à penser que, s'il faisait du bruit, il serait ouï apparemment du prince de Montpensier, dont l'appartement donnait sur ce même parterre, et que tout ce désordre tomberait ensuite sur la princesse de Montpensier, sa rage se calma à l'heure même, et il acheva de conduire le duc de Guise aux pieds de sa princesse [...] Cependant, quelque peu de bruit qu'ils eussent fait en passant sur le pont, le prince de Montpensier, qui, par malheur, était éveillé dans ce moment, l'entendit, et fit lever un de ses valets de chambre pour voir ce que c'était. Le valet de chambre mit la tête à la fenêtre, et, au travers de l'obscurité de la nuit, il aperçut que le pont était abaissé, et en avertit son maître qui lui commanda en même temps d'aller dans le parc voir ce que ce pouvait être, et un moment après il se leva lui-même, étant inquiété de ce qu'il lui semblait avoir ouï marcher, et s'en vint droit à l'appartement de la princesse sa femme, où il savait que le pont venait répondre. Dans le moment qu'il approchait de ce petit passage où était le comte de Chabannes, la princesse de Montpensier, qui avait quelque honte de se trouver seule avec le duc de Guise, pria plusieurs fois le comte d'entrer dans sa chambre ; il s'en excusa toujours, et comme elle l'en pressait davantage, possédé de rage et de fureur, il lui répondit si haut qu'il fut ouï du prince de Montpensier, mais si confusément qu'il entendit seulement la voix d'un homme sans distinguer celle du comte. Une pareille aventure eût donné de l'emportement à un esprit plus tranquille et moins jaloux. Aussi mit-elle d'abord l'excès de la rage et de la fureur dans celui du prince, qui heurta aussitôt à la porte avec impétuosité et, criant pour se faire ouvrir, il donna la plus cruelle surprise qui ait jamais été à la princesse, au duc de Guise et au comte de Chabannes [...] Pendant que le prince de Montpensier donnait mille coups à la porte, il vint au duc de Guise qui ne savait quelle résolution prendre, et le mit entre les mains de cette femme de Mme de Montpensier qui l'avait fait entrer pour le faire ressortir par le même pont, pendant qu'il s'exposerait à la fureur du prince.

A peine le duc était-il sorti par l'antichambre que le prince, ayant enfoncé la porte du passage, entra comme un homme possédé de fureur, et qui cherchait des yeux sur qui la faire éclater. Mais quand il ne vit que le comte de Chabannes et qu'il le vit appuyé sur la table, avec un visage où la tristesse était peinte, et comme immobile, il demeura immobile lui-même et la surprise de trouver dans la chambre de sa femme l'homme du monde qu'il aimait le mieux et qu'il aurait le moins cru y trouver, le mit hors d'état de pouvoir parler [...] Le comte de Chabannes, pénétré de repentir d'avoir abusé d'une amitié dont il recevait tant de marques, et ne trouvant pas qu'il pût jamais réparer ce qu'il venait de faire, sortit brusquement de la chambre et, passant par l'appartement du prince dont il trouva les portes ouvertes, descendit dans la cour, se fit donner des chevaux, et s'en alla dans la campagne, guidé par son seul désespoir. »

Des érudits ont supposé que Mme de Lafayette disposait d'un plan du château établi avant 1635, ou de sources assez fiables pour atteindre dans son récit un degré de précision qui semble ne rien devoir à l'imagination de la romancière.

Par exemple, un voyageur nommé Dubuisson-Aubenay a laissé de son passage à Champigny-sur-Veude avant sa destruction une description intéressante (BM, ms 4405, 1646- 147), qui indique qu'au centre du corps de logis se trouvait un grand escalier, en face de la chapelle à laquelle on accédait par un pont-levis. Un plan du château levé au XVIIIe siècle (Archives nationales, N/III/ Indre-et-Loire/ 15) et simplifié par l'érudit local, Eugène Pépin, peut nous servir à visualiser les lieux. Nous lui avons ajouté du bleu pour les douves qui entouraient alors la totalité du château, et nous avons pris le risque de matérialiser en rouge deux ponts-levis attestés par les textes, mais sans certitude sur l'axe exact de celui qui reliait la chapelle au château.

Il est malheureusement impossible d'atteindre un degré de certitude suffisant pour se représenter sur ce plan l'itinéraire du duc de Guise et du comte de Chabannes pendant la scène de la nuit fatale, dans la mesure où la disposition des pièces dans le corps du bâtiment principal nous échappe tout de même en grande partie. En tout cas, l'effet de réel était suffisant pour que Mme de Lafayette, à en croire le témoignage de Segrais, ait réussi à persuader la « Grande Mademoiselle » que la totalité du texte de La Princesse de Montpensier était un document authentique trouvé dans des papiers d'époque...



Bibliographie

Et pour compléter sur la toile...