Journal de Melle de Mézières avant son mariage

 


Ce 10e de décembre 1565, au château des Lorraine, à Joinville

J’entends ce soir derrière ma fenêtre la subtile mélodie des milliers de petites gouttes d’eau qui déferlent sur nous avec une tristesse sans pareille, mais toutes pleines de grâce et d’élégance. Sont-ce les larmes du Seigneur ? Elles éveillent en moi un tourbillon de sentiments et d’émotions que je ne puis garder pour moi seule. N’ayant personne avec qui partager la douleur qui tiraille mon cœur, je commence aujourd’hui ce journal. Je n’ai que seize ans, mais déjà l’ombre du malheur me guette.

Depuis ma plus tendre enfance, je suis promise au duc de Mayenne. J’éprouve pour lui un attachement profond, et lui de même. Cependant c’est vers son aîné, le duc de Guise, que penche mon cœur depuis plusieurs années déjà. Il est d’une grande beauté. Son habileté au combat est sans pareille. Il est très respectueux des traditions et ne manque jamais ni à ses devoirs de croyant ni aux devoirs exigés par son rang. Pourtant, je ne voyais point cette inclination comme néfaste, car moi-même très réservée et lui très convoité, il me paraissait inaccessible.

Ce matin, il invita sa sœur, Catherine, et moi-même pour une promenade dans le parc du château de Joinville. C’est un homme bon, il veille toujours au bonheur de tous, ainsi nous ne fûmes point étonnées de son invitation. Une fois au fond du jardin, le précepteur de Catherine la fit appeler pour sa leçon de latin. Le duc me conduisit alors derrière un bosquet de roses, et par mille paroles me confessa son amour. Quelle ironie, je portais ma robe blanche. D’abord comblée de joie, je suis maintenant prise d’un élan de lucidité, et j’entrevois le danger d’une telle relation.

 

 

Ce 15e de décembre, au château de Mézières-en-Brenne

Certains affirment que les femmes ne sont point douées de réflexion, et pourtant, ces trois derniers jours, je n’ai cessé de songer, de douter, de m’interroger. Depuis sa déclaration, le duc de Guise s’est fait insistant. Lorsque nous nous croisions, dans les couloirs, aux repas, il usait de charme dans ses sourires, ses regards. Tout ceci me flattait, mais me mettait aussi extrêmement mal à l’aise. Toutefois, amusé de voir mes joues rosir à son effet, il ne cessa point. Je connus l’apothéose de sa galanterie un peu avant de quitter les Lorraine pour cette visite de courtoisie. Il m’entraîna dans une pièce vide, prit ma main et la baisa. Sur ma peau il laissa s’exprimer tout le feu qu’il avait pour moi. Puis à mon oreille, il murmura combien il aimerait me dérober à son frère. Il s’esquiva ensuite, me laissant troublée. Mon cœur se serre à ce souvenir, et je ne sais comment interpréter cela. Que dois-je faire ? Cette relation est sans avenir, je ne puis rien en espérer. Je suis bien soulagée de ne pas avoir à répondre à ses avances, maintenant que nous sommes partis.

 

 

Ce 22e de décembre, au château de Mézières-en-Brenne

Une lettre ce matin est arrivée de Joinville. C’est Jehannette, ma petite femme de chambre, qui me l’a confiée, l’air amusé d’être dans la confidence. Pourtant je crains que son sourire ne nous trahisse, ou peut-être sera-ce le mien ? Je me réprimande moi-même de ressentir ce que je ressens lorsque je lis ses mots. Il a l’air si fragile, quand il me paraissait si fort ! Il me devient impossible de nier les sentiments qui naissent en moi. Cependant je resterai ferme et je ne cèderai point à ses avances. Je ne peux répondre à cette maudite lettre.

 

Ce 1er jour de janvier 1566, au château de Mézières-en-Brenne

Jehanette a tant insisté pour que je réponde au prince que je n’ai pu résister ! « Il est si beau ! » répétait-elle, les yeux brillants « Il est si beau et il est si gentil ! Vous l’ai-je dit, mademoiselle, ce que m’a dit mon amie Mariette, la femme de chambre de mademoiselle de Lorraine ? Chaque fois qu’il les croise, elle ou une autre domestique, il leur dit bonjour, et il leur sourit ! » Un jour, et ce fut ma plus grande erreur, je lui lus la lettre. Ce fut comme si elle lui avait été adressée, elle avait le même air enchanté que le mien après l’avoir lue, allant jusqu’à la serrer contre son cœur. « Comme vous êtes chanceuse, mademoiselle ! Un poème d’amour ! Il écrit si bien ! Il vous adore mademoiselle, c’est évident ! Comme il vous décrit avec bonheur ! Comme j’aimerais être à votre place… ». Je suis bien méchante de porter la faute sur Jehanette, en réalité c’est moi qui l’ai écrite cette réponse. Je suis impardonnable. Répondra-t-il ?

 

 

Ce 20e de janvier au château de Mézières-en-Brenne

Guise n’a point répondu… Peut-être est-ce ma faute ? Ma lettre n’était-elle pas à la hauteur de la sienne ? Personne n’apprend aux jeunes filles à écrire de beaux poèmes d’amour comme le sien. Personne n’apprend aux jeunes filles à écrire avec style. Oh je m’en veux tant ! J’ai cédé à la tentation, et je n’y ai même pas cédé correctement ! Peut-être que tout ceci n’était qu’une vaste mascarade : ne voulait-il donc que se gausser de moi auprès de ses amis ? Je ne le pensais pas cruel à ce point, je l’imaginais si doux, et il se disait lui-même si faible ! Comme je suis déçue d’avoir été piégée si facilement.

 

 

Ce 23e de janvier, au château de Mézières-en-Brenne

J’ai enfin reçu sa réponse. Elle m’a touchée. Comme j’ai eu tort de dire qu’il était cruel ! Il ne l’a jamais été, c’est moi qui suis bien trop impatiente. Jehannette me disait bien de garder espoir, mais je ne la croyais point, elle est d’un naturel très optimiste. Je pensais qu’elle me leurrait pour ne point m’attrister. Mais j’avais tort, sa lettre est bien là, entre mes mains, et je l’ai déjà lue trois fois. De plus, nous allons nous revoir bientôt. Le 8 février, Monsieur le frère du roi deviendra duc d’Anjou, tous les nobles viendront au Louvre assister à la cérémonie. Je serai là, et le duc aussi.

 

 

Ce 11e de février, en l’hôtel de Mézières du faubourg Saint-Germain, à Paris

Le regard perdu au loin, je songe à ma journée. Un petit oiseau bleu et jaune pâle virevolte avec hésitation. Il se pose sur le rebord de ma fenêtre et secoue son petit bec, à droite, à gauche. Comme ta vie est simple, petit oiseau bleu. Loin des passions, loin des contraintes. Moi, même aimer je le puis point. « Regrettes-tu ta décision ? » répond l’oiseau, « Tu peux encore changer d’avis ! ». Je suis triste, je suis triste. Et pourtant cet après-midi a signé la fin d’un abandon sans bornes qui me vouait à la honte, au déshonneur, à l’humiliation. Je fus surprise au Louvre avec M. de Guise dans une position bien compromettante par un laquais des Lorraine. Cet événement m’a remuée et a fait resurgir en moi la raison, enfouie sous les décombres de mon honnêteté perdue. Quelle folie a bien pu conduire mes pas vers cet acte ignoble que j’aurais pu commettre ? Bien souvent je l’ai nommée ici-même, aujourd’hui je ne le ferai plus, elle ne mérite point qu’on lui accorde un nom. Non, je ne regrette point ma décision, je l’assume pleinement. Mon cœur doit simplement apprendre à ne plus s’emporter. Vois-tu, petit oiseau, je fus telle une feuille de vigne à l’automne. Aussi pure et droite que la feuille a pu être verte, cette folie peu à peu est venue corrompre mes sens, comme la feuille aux extrémités d’abord puis toute entière rougit à l’arrivée du froid. Comme elle, j’allais chuter du haut de mes illusions, et dépérir.

 

 

Ce 13e de février 1566, en l’hôtel de Mézières du faubourg Saint-Germain

Quel prix avait-on promis à mon père pour que j’épouse le duc de Mayenne ? Il devait être bien faible, puisque l’on me revend aujourd’hui aux Montpensier. Le marquis de Montpensier profita de notre présence à Paris pour attiser le désir de profit de mon père. Obnubilé par ses convoitises, il en oublia ses engagements, et les rompit sans vergogne. Tout ce manège rendit furieux les Lorraine. En particulier M. de Guise, dont l’amour-propre fut profondément touché par cet affront à son nom et à sa maison.

Hier soir, il eut l’audace de s’introduire chez nous pour provoquer mon père en duel. Vers minuit, un bruit de pas déterminés excita ma curiosité. Je le trouvai dans mes appartements. Dans une colère qui le rendait aveugle et lui ôtait sa lucidité, cet effronté s’était perdu. Il eut tout d’abord des mots blessants pour moi. Mais rapidement, il s’abandonna aux larmes. Une phrase sans cesse me revient à l’esprit : «  Claude, Claude, je vous adore ! », à laquelle je répondis froidement, taisant mes sentiments persistants : « Gardez cela pour Dieu, monsieur. ». Heurté par une telle indifférence, il se résolut à partir.

J’épouserai dans trois jours le prince de Montpensier.



Je me relis et me trouve sotte. Comme j’ai été dupée si facilement ! Ce journal doit disparaître, disparaître avec mes illusions et mon ancienne vie. Le feu seul peut combattre le feu.


Journal rédigé par Léocadie Rouannet, TL1, novembre 2017