Lorsque retentit la grande fanfare du générique, au début de La Princesse de Montpensier, le cinéphile reconnaît sans peine un air qu'avaient joliment adapté et mis en scène Jordi Savall et Alain Corneau dans Tous les Matins du Monde en 1991, et qui devient ici l'« air de Chabannes », comme en témoigne le premier titre dans la liste des morceaux de la bande originale.

Or le titre original de cette chanson, « Une jeune fillette », invite à se demander ce qui a pu conduire le compositeur Philippe Sarde à l'associer systématiquement à ce personnage de Chabannes, dans un leitmotiv qui revient à six reprises dans le film : quel rapport entre une jeune fillette et cet homme d'épée et de savoir plutôt rassis ?

I/ Un air de la Renaissance

II/ Des versions alternatives pour le moins surprenantes

III/ La B.O. : de nouvelles variations dans des contextes différents


 

I/ Un air de la Renaissance

 

1. Une chanson anonyme, recueillie dans une anthologie

La première trace écrite de cette chanson en français (paroles et musique) figure dans le Recueil des plus belles et excellentes chansons en forme de voix de ville, édité par Jehan Chardavoine en 1576. Il s'agit d'une compilation de pièces monodiques, donc pour voix uniques ou « voix de ville ». Certaines anonymes, plus anciennes ou populaires, ont été simplement recueillies, tandis que d'autres ont été mises en musique par Chardavoine lui-même, à partir de poèmes, par exemple le très célèbre « Mignonne allons voir si la rose », de Ronsard.

 

Document Gallica

 

2. Un thème tragique

Cette chanson évoque le désespoir d'une jeune fillette que ses parents ont mise au couvent contre son gré, sans tenir compte de l'amour qu'elle éprouvait pour un garçon de son âge. Il s'agissait d'une pratique très courante depuis le Moyen Âge et qui a perduré pendant des siècles, justifiée souvent par l'impossibilité de doter toutes les filles en cas de patrimoine insuffisant : c'est en particulier grâce à cette politique d'« élimination économique » de ses deux autres sœurs qu'une héritière comme Marie-Madeleine Pioche de la Vergne a pu devenir un parti suffisamment intéressant pour épouser le marquis de Lafayette, de noblesse ancienne mais ruinée.

De nombreuses voix s'étaient élevées à la Renaissance, de la part des Réformés, contre cette politique de claustration des filles dans les couvents catholiques. L'une des filles de Louis de Bourbon duc de Montpensier, Charlotte, sœur cadette de François de Bourbon (le prince de notre histoire, que le film de Tavernier appelle Philippe), avait fait partie de ces malheureuses sacrifiées par l'autorité paternelle, et était devenue à dix-huit ans abbesse de son couvent de Jouarre. Mais elle avait fait acter devant notaire que c'est sous la contrainte qu'elle avait prononcé ses vœux, s'était enfuie du couvent en 1571, et devenue calviniste, elle avait fini par épouser en 1575 le stathouder des Pays-Bas, Guillaume Ier d'Orange-Nassau : un destin exceptionnel, dans la propre famille d'un des princes du sang, champions du catholicisme !

Sans passer par des cas aussi extrêmes, on peut considérer qu'il n'était pas nécessaire d'avoir une sensiblité protestante pour désapprouver cette pratique des claustrations sans vocation religieuse. Un siècle plus tard, Molière dans ses comédies stigmatise tout autant les Harpagon ou les Argan qui menacent leurs filles rebelles de les enfermer dans un couvent, comme le fait le marquis de Mézières lorsque Marie lui résiste dans le film de Tavernier. Quant à La Religieuse de Diderot (publiée en 1796), elle témoigne d'un anticléricalisme qui n'a rien de protestant mais doit tout à la pensée des Lumières.




Gaël Liardon, chant



Une jeune fillette de noble cœur,
Plaisante et joliette de grand' valeur,
Outre son gré on l'a rendue nonnette
Cela point ne lui haicte,
dont vit en grand' douleur.

Un soir après complies seulette estoit,
En grand mélancolie se tourmentoit,
Disant ainsi, Douce Vierge Marie
Abrégez-moi la vie,
puisque mourir je doy.

Mon pauvre cœur soupire incessament,
Aussi ma mort désire journellement.
Qu'à mes parents ne puis mander m'écrire,
Ma beauté fort empire,
je vis en grand tourment.

Que ne m'a-t-on donnée à mon loyal ami,
Qui tant m'a désirée aussi ai-je moi lui,
Toute la nuit me tiendroit embrassée
Me disant sa pensée
et moi la mienne à lui.
Adieu vous dis mon père, ma mère et mes parents,
Qui m'avez voulu faire nonnette en ce couvent,
Où il n'y a point de réjouissance,
Je vis en déplaisance
je n'attends que la mort.

La mort est fort cruelle à endurer,
Combien qu'il faut par elle trestous passer.
Encor' est plus le grand mal que j'endure,
Et la peine plus dure
qu'il me faut supporter.

Adieu vous dis les filles de mon pays,
Puisqu'en cette abbaye me faut mourir,
En attendant de mon Dieu la sentence,
Je vis en espérance
d'en avoir réconfort.

Jehan Chardavoine - Le recueil des plus belles et excellentes chansons, 1576

 

3. Un véritable « tube » à partir de la Renaissance

Très rapidement, des adaptations polyphoniques et instrumentales ont permis de sortir de la monodie et de lui donner plus d'ampleur et de diversité. Eustache du Caurroy en particulier a proposé en 1610 Cinq fantaisies sur « Une jeune fillette » (29 à 33 de ses 42 fantaisies pour ensemble de violes). C'est de cette adaptation que s'est manifestement inspiré Jordi Savall pour la bande originale de Tous les Matins du Monde d'Alain Corneau en 1991. On remarquera que la tonalité tragique est bien amoindrie, et que le chant a gagné en rondeur et en velouté ce qu'il a perdu de son âpreté initiale.

 


Maria Cristina Kiehr et Montserrat Figueras, sopranos - Jordi Savall, viole de gambe

 

Plus étonnant, cet air accompagne en d'autres langues des paroles qui ne sont pas des traductions du texte donné par Chardavoine, mais développent le même thème. Une chanson italienne en particulier, l'Aria della monica, a connu un succès aussi considérable que sa cousine française. Il est difficile de déterminer si la Monica (ou Monaca, la religieuse) est inspirée de la Fillette, ou réciproquement, ou si toutes deux proviennent d'un archétype commun.



Kaltrina Miftari, soprano - Clara Muhlethaler, violon - Vjosa Berisha, violoncelle



Madre, non mi far monaca
che non mi voglio far !
Non mi tagliar la tonaca
che non la vogl' portar !
Tutto 'l dì in coro,
a vespro ed alla messa,
e la madre abbadessa
non fa se non gridar,
che poss'ella crepar !

Mère, ne me fais pas nonne,
car je ne le veux pas !
Ne me taille pas la tunique,
car je ne la veux porter !
Tout le jour dans le chœur,
à Vêpre et à la messe,
et la mère abbesse
qui ne fait que crier,
elle peut crever !

Recueil de Michele Pario, Canzonette e madrigaletti spunali, Parme, 1610

 

De manière plus générale, ce thème se retrouve ailleurs en Europe, en particulier aux Pays-Bas et en Angleterre, sous le titre Allemande nonnette, ou Queen's alman chez William Byrd, dans les collections de luth et dans des airs de cour assez lents à quatre temps, susceptibles d'être dansés. En voici un exemple parmi des dizaines d'autres, composé par Emanuel Adriaenssen (deuxième moitié du XVIe siècle) : autour du noyau mélodique central, assez monotone et répétitif à cause de son écriture strophique initiale, se développe toute une ornementation destinée à ennoblir cet air populaire et à mettre en valeur la virtuosité de l'interprète.



Patrick Denecker, luth

 


I/ Un air de la Renaissance

II/ Des versions alternatives pour le moins surprenantes

III/ La B.O. : de nouvelles variations dans des contextes différents


© Agnès Vinas

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