I/ Un air de la Renaissance

II/ Des versions alternatives pour le moins surprenantes

III/ La B.O. : de nouvelles variations dans des contextes différents


 

IV/ Etude musicologique des thèmes de Chabannes et de Marie

 

Le thème de Chabannes

 

1. Le générique principal

 

L'air de Chabannes a été choisi pour accompagner le générique, signe de son importance : il impose d'emblée le thème du film. Sa caractéristique essentielle est qu'il est inspiré d'une chanson du XVIe siècle, époque de l'intrigue, mais exécuté de manière hybride, avec des instruments de la Renaissance, violes de gambe et flûtes, jouant des notes tierces qui ont été normalisées pendant la période baroque, postérieure. Ainsi, nous entendons des instruments d’époque jouant dans un registre qui n’est pas le leur.

 


Partition de cette ouverture

Le thème commence de façon brutale, sans crescendo, sur des croches et doubles croches de quintes jouées par un orchestre de violons sopranos et de percussions, ainsi que des notes rondes elles aussi jouées en quintes par des trombones, donnant une puissance considérable à ce thème. L'impression de puissance est renforcée par des notes noires jouées sur les quintes d’une octave plus bas, par un orchestre de violons alto. Cette puissance d'entrée de jeu permet de montrer au spectateur que le film commence et d'introduire ce qui va se passer.

Ce thème en soi est composé pour un orchestre symphonique, anachronique pour l'époque, qui joue avec différentes nuances : il commence sur une nuance plutôt Forte pour terminer sur une nuance Fortissimo, donnant encore plus de puissance à ce thème. Ces nuances l'inscrivent donc dans le registre romantique, lui aussi anachronique, et expriment divers sentiments du personnage. Par ailleurs, cette rupture avec les codes musicaux de l'époque s'accorde bien avec l'une des caractérstiques fondamentales de Chabannes, capable de briser les liens, de penser par lui-même et de choisir de se mettre en marge de son temps, ce qui en fait un personnage lui aussi « romantique ».

Le thème est d'ailleurs joué dans une tonalité mineure, souvent associée à des sentiments de tristesse, de colère, de trahison, et donc utile pour évoquer des sentiments négatifs, à la différence des tonalités majeures, souvent plus légères, permettant d'exprimer des émotions positives. Cette tonalité mineure, justifiée dans la chanson originale de la Renaissance par le désespoir de la jeune fillette que l'on a mise au couvent, et reprise à son compte par un personnage « romantique », nous donne des informations sur la relation entre les deux personnages présentés par ce thème. Peut-être s'agit-il d'un amour impossible, ou d'une trahison. La notion de passion amoureuse négative est, dans tous les cas, bien présente dans ce thème.

 

2. La fin de la chevauchée au crépuscule



Pendant la fin de la chevauchée au crépuscule, on retrouve le thème de la jeune fillette sur un ton plus calme. Il est repris en concerto pour viole de gambe, opposant d'un côté cet instrument, alors soliste, à un orchestre de violons et de percussions jouant les chœurs en fond. La nuance des notes est faible et constante, même si on peut entendre un crescendo des violons en chœur, jouant une note donnant une tonalité très froide au morceau. (Note supposée être A# maj 7b 5sus).

Ce crescendo maintient l'extrait dans le registre romantique et donne le ton sur la situation du personnage auquel il correspond. Le thème est ici toujours en mineur, et la viole de gambe soliste crée une atmosphère vide et froide, par rapport au premier extrait.

Cet extrait suggère l'état d'âme de Chabannes, que l’instrument soliste représente tout particulièrement. Après le meurtre de la femme enceinte, sa décision de renoncer à la guerre et l'impossibilité de se replier chez lui à Maucombe, le personnage se retrouve seul, condamné par lui-même à un exil dont il ignore où il va le mener. Le crescendo de violons exprime alors le risque encouru par Chabannes, ce que va confirmer la scène suivante des brigands, au cours de laquelle il va manquer perdre la vie.

 

3. Le récit de la « conversion » de Chabannes



L'extrait du récit de la conversion de Chabannes est une reprise du thème de la jeune fillette. On y retrouve une partie de l'orchestre symphonique, puisqu'ici, seuls les instruments à cordes frottées sont utilisés. Le thème est joué tout d'abord par les instruments les plus graves, puis repris par des instruments plus aigus, comme des échelons que gravirait le personnage.

Cette présence importante de sons graves, couplée à la tonalité mineure constante, suggère un sentiment de tristesse et de désarroi dans le cœur ou l'esprit du personnage concerné. Chabannes n'est pas responsable de ce qui lui est arrivé, puisque seul le hasard semble s'être acharné sur son destin. C'est par hasard que le prince de Condé a répondu le premier à la sollicitation du père de Chabannes et a rangé son fils dans le camp protestant ; c'est par accident que Chabannes a tué une femme enceinte, alors qu'il tentait seulement de se défendre. Mais c'est délibérément qu'il a décidé de mettre fin à l'absurdité des guerres de religion, assumant alors le risque de finir sa vie en exil, ou au service d'un puissant protecteur, ce qui est le cas ici puisqu'il raconte son histoire à Philippe et Marie de Montpensier.

Le fait que ce thème soit repris dans un ton aussi sombre lui donne une tonalité tragique. Cependant, on note l'absence totale des pulsions qui pouvaient être entendues dans les précédents extraits. Ici, la guerre est totalement oubliée, et laisse place à l'importance des sentiments des deux personnages.

 

4. L'arrivée au camp des royaux



A l'arrivée au camp des royaux, on note que le thème de la jeune fillette est totalement déstructuré. Il est joué par des trombones, sur des notes très espacées les unes des autres, et qui sonnent comme la sonnerie aux morts américaine, pour suggérer que les sentiments de Chabannes sont totalement mis de côté, et n’importent plus pour l'instant.

Nous constatons un important retour des chœurs, scindés, pulsant et rythmant ce thème joué par un orchestre de violons et de trompettes, donc de cuivres, qui suggèrent habituellement la puissance d'une armée, d'un combat, la violence en général. On n'est donc plus du tout dans un plan centré sur les sentiments amoureux du personnage, qui sont mis de côté au profit d'un retour à la guerre, sombre et froid, mais pulsé : en effet, les violons en chœur donnent un tempo très lent au thème, et jouent en pizzicato, avec des cordes non plus frottées mais pincées. Ces petits sons produits par ces violons sont aussi très proches de ceux des gouttes de pluie qui s'abattent sur la scène, ce qui lui donne un côté impressionniste.

Quant à eux, les cuivres mis en avant suggèrent une puissance. Le fait qu'ils jouent sur des nuances plutôt faibles donne l'impression que c'est une puissance encore endormie, comme pour la préparation à une grande guerre.

 

5. La mort de Chabannes



La mort de Chabannes est accompagnée par une cadence de la viole de gambe, jouant les six premières notes du thème de la jeune fillette. L'orchestre symphonique est ici laissé de côté, pour laisser Chabannes exprimer ses derniers sentiments. Il meurt en éprouvant un amour triste pour Marie, qui l'aura accompagné durant de longs mois. Il meurt aussi seul que cette viole, s'arrêtant brusquement de jouer le thème liant ces deux personnages.

 

Mais cete viole ne s'arrête pas de jouer sur une note quelconque : elle s'arrête sur une note que nous ne pourrions pas prévoir. De manière logique, si le personnage n'était pas mort, le thème se serait arrêté à la cinquième note jouée, sur la quarte, ou bien aurait tout simplement continué. Le fait de s'arrêter sur cette cinquième note aurait donné un aspect rond, terminé à ce thème. Or, cette sixième note apparaît comme un dernier mot lancé par Chabannes avant son décès ; ce n'est pas logique sans son contexte. Nous pourrions voir cette cinquième note jouée comme le point d'une phrase, et cette sixième note comme une majuscule ; nous avons une majuscule, nous voulons donc savoir à quelle phrase elle appartient, mais celle-ci ne vient jamais. Le personnage meurt en nous laissant une phrase incomplète, et qui sonne donc comme imprévue, et incomplète. La mort de ce personnage, et le fait que ce thème finisse ainsi laisse un grand vide.

 


Le thème de Marie

1. Sous le charme de Guise



Le thème de Marie, très semblable à celui de Chabannes, est joué par un ensemble de vents et cordes. La tonalité y est mineure et le rythme n'est pas pulsé. La flute à bec joue en soliste, tandis qu'un ensemble de violons est en chœur. On y entend différentes nuances, allant de pianissimo à forte, inscrivant cette musique dans le registre romantique.

La flûte à bec apporte à ce thème un aspect très léger, mais flou. Le titre de ce morceau,« Sous le charme de Guise », peut nous éclairer sur la question. On comprend qu'il s'agit là d'une romance peut-être impossible. De plus, on peut penser que Marie ne comprend pas totalement ce qui lui arrive : elle est quelque peu désorientée, comme le tempo de cette musique, tantôt accéléré, tantôt décéléré, mais avec une élégance apportée par ces violons très doux, et cette flûte à bec.

Tout comme le thème de la Jeune fillette associé à Chabannes, le titre de ce morceau ne se réfère pas directement au personnage auquel il est associé, mais à celui sous le charme duquel il est pris, dans une double romance impossible.

 

2. Une âme aussi fière que la vôtre



Ce même thème est repris plus tard dans le film, pendant que Marie reprend sa liberté en galopant vers Mont-sur-Brac et que Chabannes s'exile à Paris. On retrouve donc un amour seul, mais renforcé. En effet, l'ensemble de vents et cordes semble s'être raffermi et joue désormais avec un rythme très pulsé, strict, mais en gardant l'élégance de Marie. Comme si le personnage auquel il appartient avait acquis des certitudes, une force intérieure : c'est évidemment la conséquence de l'éducation de Chabannes et de l'expérience de la vie que vient d'acquérir la princesse.

Dans ce morceau, les violons jouent sur une nuance plutôt forte et scindée. La flûte à bec est toujours soliste, mais le tout semble beaucoup plus carré et ordonné. Là où il n'y avait pas de pulsation dans le morceau précédent, elle est ici très présente. Là où les nuances variaient du pianissimo au forte, elles varient maintenant entre forte et fortissimo.

L'extrait est joué de façon à montrer que Marie a gagné son indépendance. Elle éprouve toujours des sentiments envers le duc de Guise, mais comme le titre l'indique, elle a « une âme aussi fière que la vôtre », et ne se laissera plus rien imposer. Cependant, le thème est toujours joué dans des tonalités mineures, et peut aussi faire référence à Chabannes, qui vient de se sacrifier pour sauver l'honneur et peut-être la vie de la princesse pendant la nuit de l'adultère. On peut comprendre qu'elle éprouve toujours des sentiments envers lui : ce sentiment progresse avec elle, et culminera dans la dernière chevauchée du film, accompagnée par la même musique et aussi, cette fois, par les dernières paroles très lyriques de la lettre de Chabannes en voix off.

 


Comparaison des thèmes de Chabannes et de Marie

 

Pour cette étude, nous nous fonderons sur les titres Air de Chabannes et Une âme aussi fière que la vôtre pour l’air de Marie. Ces deux thèmes se ressemblent énormément : tous deux sont nuancés, orchestrés dans un registre romantique anachronique, mais avec certains instruments comme la viole de gambe ou la flûte à bec qui, eux appartiennent à la Renaissance. Ils ont une tonalité mineure, et sont associés à une histoire d'amour impossible qui les lie tous les deux.

Cependant, là où le thème de Chabannes commence dans le premier extrait d'une façon très brutale, le thème de Marie débute par un léger crescendo des instruments. Ce détail suggère l'élégance de ce personnage. Nous pouvons aussi classer l'orchestre jouant le thème de Chabannes dans les orchestres symphoniques, puisqu'on y entend des instruments à vent, des cuivres, des cordes, et des percussions. L'orchestre jouant le thème de Marie, lui, ne contient ni cuivres ni percussions : c'est un ensemble de vents et cordes. Ce qui exprime le côté militaire de Chabannes n'est donc pas présent chez Marie, mise à l'écart de tout conflit guerrier et laissée seule avec ses sentiments.

Mais ce n'est pas pour autant que le thème de Marie ne dégage pas une grande puissance face à celui de Chabannes. Il n'y a donc que très peu de différences entre les deux thèmes, ce qui rapproche encore plus les deux personnages, malgré le fait que leur amour soit impossible, et que Chabannes soit décédé à la fin du film. Marie a donc appris de l'éducation de Chabannes, et garde en elle ce sentiment amoureux, tout en prenant son indépendance gagnée grâce à la personne de son cœur.



I/ Un air de la Renaissance

II/ Des versions alternatives pour le moins surprenantes

III/ La B.O. : de nouvelles variations dans des contextes différents


Etude musicologique réalisée par Louis Nizon, TL1, novembre 2017